Contre-tout

Contre-tout

Par Christine Dorléac

Publié le 13/09/12
Collection Classique
Nous habitions une petite maison isolée, loin du village, près d’une voie ferrée qui s’élevait sur un remblai de terre. Ma mère m’interdisait de m’en approcher à cause des trains qui passaient souvent. Mon père et mes deux frères cueillaient du cresson le long de la voie. Je les suivais des yeux, à distance. Soudain, un hurlement strident déchira le silence. Un train jaillit dans un fracas énorme. Épouvantée, je courus de toutes mes forces vers la maison, pleurant et criant. Je suffoquais, contre ma mère. Elle me consolait en riant, ma terreur l’amusait. Elle protestait qu’il ne fallait pas avoir si peur des trains. Mais, profitant de l’occasion pour bien m’ancrer la prudence dans la tête, elle me répétait, en même temps, que je ne devais jamais m’approcher de la voie. Je ne pouvais pas comprendre la contradiction de ses paroles. C’était comme un pied qui s’amuse à rouler sur un ballon mal gonflé. Ma conscience était malaxée, piétinée. Je me laissais consoler à contre-cœur, étreinte d’une amère colère faite de peur, d’incompréhension et de révolte.