Géographie de l’enfance

Géographie de l’enfance

Par François Decq

Publié le 23/03/12
Classique
« Et puis il y a eu le France ! » Il lance ça comme s’il s’agit d’un événement fondamental de la vie de mon frère qui justifie un soudain désintérêt pour les lointains membres de la famille. Il y a eu le France !
Le France ! Magnifiquement blanc. Et noir avec un peu de rouge. Grandiose. Les gravures et les photos que Monsieur Lebocq faisait circuler sur les pupitres montraient quelque chose qui n’était ni minéral ni animal mais peut-être vivant quand même, posé sur la mer. Le maître parlait d’un géant des mers. Le garçon, lui, voyait une île capable de se déplacer, une île capable de s’adapter à toutes les régions du monde. Il entendait, comme s’il y avait été, le mugissement de la corne de brume qui dictait son message aux hommes capables de le comprendre. Un être vivant sans doute, imposant, calme, accueillant et immortel.

Un petit garçon fasciné par le paquebot France, immense et beau à l’automne 1961. Un jour, beaucoup plus tard, le France est échoué, éventré, rouillé, dépecé dans la baie d’Alang. Entre les deux, il y a une vie qui s’est tissée. Une vie enfin à reprendre, à poursuivre.